30 décembre 2006 — 00 h 27
Note pour moi-même avant de dormir.
Le module remplit correctement sa fonction d’enregistrement, mais il reste trop limité pour ce type de situation.
L’audio seul ne suffit pas.
Il faudrait lui ajouter un système photographique compact, suffisamment discret pour capturer rapidement une image sans avoir à sortir un appareil séparé.
L’idéal serait de pouvoir déclencher une prise de vue directement depuis le module, sans geste évident et sans interrompre une conversation.
Pas pour photographier tout et n’importe quoi.
Seulement les éléments importants.
Un visage.
Un objet.
Un détail architectural.
Quelque chose que je pourrais manquer sur le moment et analyser plus tard.
Si je dois continuer à travailler dans des endroits comme celui-ci, je vais devoir adapter mon matériel.
À ajouter à la liste des modifications prioritaires.
29 décembre 2006 — 23 h 54
Le reste de la soirée s’est déroulé d’une manière presque déconcertante de normalité.
Nous avons dîné ensemble.
Le repas était simple, mais excellent, et l’atmosphère bien plus chaleureuse que je ne l’aurais imaginé quelques heures plus tôt.
Antonius s’est montré agréable, parfois même drôle, beaucoup moins fermé dès lors que la conversation s’éloignait de mes questions.
À plusieurs reprises, j’en suis presque venu à oublier où je me trouvais.
Presque.
Je dois également consigner quelque chose que je n’avais pas prévu de noter aussi rapidement.
Lors de notre conversation précédente, j’ai laissé mon module fonctionner en enregistrement vocal.
Antonius n’en savait rien.
Ce n’est probablement pas une méthode dont je devrais être particulièrement fier, mais je voulais conserver ses réponses exactement telles qu’elles avaient été formulées, sans dépendre uniquement de ma mémoire ou de mes notes.
Et surtout pouvoir les réécouter.
Ce que j’ai fait.
Plusieurs fois.
Rien dans ses paroles ne constitue une preuve de quoi que ce soit.
C’est justement ce qui me dérange.
Il répond suffisamment pour ne jamais sembler éviter une question, mais jamais assez pour réellement y répondre.
Ajoutons à cela ce que j’ai observé depuis hier soir, cette demeure, son comportement, le passage que je n’ai pas retrouvé et cette étrange impression persistante que chaque explication raisonnable ne fait qu’en soulever une nouvelle.
Je reste perplexe.
Antonius Fremnarr cache quelque chose.
Je ne sais simplement pas encore quoi.
Je compte creuser la question.
29 décembre 2006 — 20 h 41
Je dois vous présenter mes excuses pour mon absence aujourd’hui. Certaines affaires m’ont retenu plus longtemps que prévu.
*Aucun problème. Vos employés se sont très bien occupés de moi. J’ai pu manger, me reposer et visiter un peu.*
Je sais.
*Vous savez ?*
Ils m’ont prévenu.
*D’accord…*
*Enfin, dans tous les cas, merci de m’avoir recueilli hier. Je ne sais pas combien de temps j’aurais encore pu rester dehors avec cette température.*
Probablement moins longtemps que vous ne le pensez.
*C’est rassurant.*
Vous êtes vivant. C’est l’essentiel.
*Là-dessus, nous sommes d’accord.*
*J’aurais quand même quelques questions, si ça ne vous dérange pas.*
J’imagine que vous en avez beaucoup.
*Quelques-unes, oui.*
*Pour commencer… où sommes-nous exactement ?*
Chez moi.
*J’avais compris cette partie.*
Alors vous avez déjà une réponse.
*Une réponse particulièrement précise.*
Je fais de mon mieux.
*Très bien. Essayons autrement. Cette demeure est entièrement construite dans la montagne ?*
En grande partie.
*Et l’entrée ?*
Quoi, l’entrée ?
*Je suis retourné la chercher cet après-midi.*
Ah.
*Je ne l’ai pas retrouvée.*
Vous avez probablement pris le mauvais chemin.
*C’est aussi ce que je me suis dit.*
Voilà qui règle la question.
*Pas vraiment.*
Non ?
*Je reconnaissais certains endroits. Les marches, plusieurs marques dans la roche… Je suis presque certain d’être revenu au même endroit.*
Presque est un mot important.
*Vous avez réponse à tout ?*
Seulement lorsque les questions sont simples.
*Je commence justement à penser qu’elles ne le sont pas.*
C’est possible.
*Au fait… je viens de réaliser quelque chose.*
Quoi donc ?
*Vous connaissez mon nom. Moi, je ne connais toujours pas le vôtre.*
Antonius.
*Antonius… ?*
Fremnarr.
*Mattthieu Mourlakk.*
Je sais.
*Évidemment.*
Vous avez laissé suffisamment d’informations dans vos affaires pour que ce ne soit pas très difficile.
*Vous avez fouillé dans mes affaires ?*
J’ai regardé.
*La nuance est remarquable.*
Je trouve aussi.
*Très bien, Antonius Fremnarr. Revenons à hier soir.*
*Dans la neige.*
*Je ne vous ai pas vu arriver.*
*Je ne vous ai pas entendu non plus.*
*Un instant, il n’y avait personne. L’instant suivant, vous étiez là.*
*Et vous ne sembliez ni essoufflé, ni réellement affecté par le froid.*
Vous observez beaucoup.
*C’est un défaut professionnel.*
Ou une qualité.
*Ça dépend de ce que l’on découvre.*
Et qu’avez-vous découvert jusqu’ici ?
*Que vous supportez le froid anormalement bien.*
Anormalement ?
*Pour quelqu’un vêtu comme vous l’étiez hier soir, oui.*
Vous étiez davantage préoccupé par ma tenue que par la vôtre ?
*La mienne était adaptée.*
À peine.
*Je suis encore là.*
Grâce à moi.
*Je vous ai déjà remercié.*
Je sais.
*Et je le pense.*
Je vous crois.
*Mais ça ne répond pas vraiment à ma question.*
Laquelle ?
*Comment êtes-vous arrivé jusqu’à moi hier soir ?*
En marchant.
*Je ne vous ai pas vu.*
Cela ne signifie pas que je n’étais pas là.
*Je n’ai rien entendu non plus.*
La neige absorbe beaucoup de sons.
*Pas à ce point.*
Vous semblez déjà avoir votre propre réponse.
*Justement non.*
*C’est ce qui m’agace.*
Alors pourquoi chercher absolument quelque chose d’exceptionnel ?
*Parce que depuis que je suis arrivé ici, beaucoup de choses cessent progressivement d’être ordinaires.*
Les habitants de Nordhelm vous ont raconté des histoires ?
*Quelques-unes.*
Et vous les croyez ?
*Je préfère vérifier.*
Bonne réponse.
*Vous en savez davantage que vous ne voulez bien le dire.*
Probablement.
*Pourquoi rester aussi vague ?*
Parce que je ne vous connais pas encore.
*Pourtant vous m’avez fait entrer chez vous.*
Vous alliez mourir de froid.
*Voilà au moins une réponse claire.*
Profitez-en.
*Je ne suis pas certain qu’elles soient toutes aussi simples.*
Elles le sont rarement.
*Vous vivez ici depuis longtemps ?*
Assez.
*Ce qui signifie ?*
Exactement ce que je viens de dire.
*Vous êtes vraiment très doué pour ne rien répondre.*
On me l’a déjà fait remarquer.
29 décembre 2006 — 17 h 18
Je suis revenu sur mes pas en fin d’après-midi.
Ou du moins, je crois l’avoir fait.
Je voulais simplement revoir l’entrée empruntée hier soir et observer plus attentivement la configuration du passage.
Je ne l’ai pas retrouvée.
À l’endroit où je pensais avoir pénétré dans la montagne se trouve désormais **une paroi de pierre continue**.
Aucune ouverture.
Aucune porte.
Aucun renfoncement suffisamment marqué pour laisser supposer l’existence d’un passage.
J’ai vérifié les couloirs alentours à plusieurs reprises, persuadé d’avoir pris une mauvaise direction quelque part.
C’est possible.
L’endroit est vaste, les galeries se ressemblent et je n’ai encore aucun repère fiable.
Pourtant, certains détails me paraissent familiers.
Un angle dans la roche.
Une série de marches.
Une fissure verticale que je me souviens avoir remarquée cette nuit.
Tout semble correspondre.
Sauf l’entrée.
Je commence donc à envisager deux possibilités.
Soit je me suis trompé de chemin malgré mes certitudes.
Soit cette paroi n’était pas là hier soir.
La seconde hypothèse me paraît évidemment beaucoup moins raisonnable.
Pour l’instant.
29 décembre 2006 — 15 h 36
J’ai passé une bonne partie de la matinée à parcourir les lieux.
Le terme *habitation* que j’ai employé ce matin est probablement insuffisant.
Ce que j’ai pu voir jusqu’ici ressemble davantage à un ensemble construit directement à l’intérieur de la montagne. Couloirs, pièces communes, escaliers, accès secondaires… Je n’en ai certainement observé qu’une partie.
L’endroit est vaste.
Beaucoup plus vaste que ce que l’entrée extérieure pouvait laisser supposer.
Je me suis notamment arrêté dans les cuisines, où j’ai enfin pu manger correctement.
J’y ai rencontré plusieurs personnes.
Des hommes et des femmes parfaitement ordinaires, visiblement chargés de l’entretien des lieux et de la préparation des repas. Ils se sont montrés polis, mais peu bavards. Rien dans leur comportement ne m’a semblé particulièrement inquiétant.
Ils sont humains.
Sur ce point, je n’ai aucun doute.
En revanche, aucune trace de mon hôte depuis mon réveil.
Personne ne semble surpris par son absence.
J’ai donc commencé à observer les lieux avec un peu plus d’attention.
La première chose qui me frappe est l’organisation.
Tout semble ancien, mais parfaitement entretenu. Certaines parties paraissent avoir été creusées directement dans la roche tandis que d’autres ont manifestement été aménagées bien plus tard.
Il existe également plusieurs passages que je n’ai pas empruntés.
Certains parce qu’ils semblaient mener à des zones privées.
D’autres parce que, sans vraiment savoir pourquoi, j’ai eu la nette impression qu’il valait mieux ne pas insister.
Je commence surtout à me demander qui peut vivre dans un endroit pareil.
Et pourquoi autant de précautions semblent avoir été prises pour que personne ne puisse le trouver par hasard.
29 décembre 2006 — 08 h 12
L’homme rencontré hier soir m’a finalement conduit jusqu’à son habitation, située dans un massif rocheux au nord de Nordhelm.
L’accès m’a surpris.
De loin, j’aurais juré que nous marchions droit vers la montagne. Ce n’est qu’en approchant que j’ai distingué une ouverture sombre entre deux parois rocheuses, semblable à un passage naturel suffisamment étroit pour être presque invisible depuis l’extérieur.
Je suppose que l’endroit a été choisi précisément pour cette raison.
Peu après notre entrée, j’ai entendu derrière nous un bruit extrêmement profond, difficile à identifier. Davantage une vibration qu’un véritable son. La roche elle-même semblait résonner sous mes pieds pendant quelques secondes.
Probablement un mouvement de terrain, ou un mécanisme quelconque installé plus profondément dans la montagne.
Je n’ai pas eu l’occasion de vérifier.
J’y ai passé le reste de la nuit.
J’imagine qu’il m’a conduit ici parce que rester dehors davantage aurait fini par devenir réellement dangereux pour moi. Quelle que soit sa raison exacte, je ne peux pas nier que son intervention m’a probablement évité une nuit particulièrement mauvaise.
À première vue, rien de particulièrement inquiétant. Il s’est montré calme, courtois et étonnamment accueillant compte tenu des circonstances. Aucun comportement agressif, aucun incident notable.
Et pourtant, plusieurs détails continuent de me déranger.
Son isolement, d’abord.
Puis cette absence presque totale de difficulté à évoluer dans un environnement qui devrait être éprouvant pour n’importe quel homme normalement constitué. Le froid semble ne provoquer chez lui qu’une gêne négligeable. Sa respiration reste discrète. Son rythme général paraît étrangement stable.
Et il y a toujours notre rencontre.
Je n’ai aucune explication satisfaisante quant à la manière dont il a pu apparaître devant moi sans laisser la moindre trace visible dans la neige.
Je commence à envisager que les anomalies que je recherche ici ne concernent peut-être pas uniquement certaines populations de Nordhelm.
Cet homme lui-même mérite observation.
Pour l’instant, rien ne justifie la méfiance.
Mais beaucoup de choses justifient les questions.
28 décembre 2006 — 21 h 47
Tandis que mes recherches sur les anomalies hématologiques observées dans plusieurs populations isolées de Nordhelm m’avaient conduit toujours plus loin à l’intérieur de ces terres enneigées, je décidai ce soir de poursuivre mes observations au-delà des environs du dernier hameau traversé.
La nuit était déjà bien installée.
À cette heure, la neige renvoyait encore suffisamment de lumière pour donner au paysage cette étrange teinte blanche et bleutée propre aux nuits claires de Nordhelm. Je progressais depuis un certain temps à travers une étendue presque parfaitement silencieuse lorsque une silhouette apparut devant moi.
Je dis bien apparut.
Je ne l’avais ni vue approcher, ni entendue marcher.
Un instant, il n’y avait rien. L’instant suivant, un petit homme se tenait à quelques mètres de moi, immobile au milieu de cette immensité gelée.
Ma première pensée fut qu’il s’agissait d’un enfant.
Ma seconde fut qu’aucun enfant normalement constitué ne pouvait se trouver ici, seul, à cette heure, par cette température, vêtu de cette manière et surtout me regarder avec cet étrange mélange de curiosité et d’assurance.
Il ne semblait ni essoufflé, ni particulièrement affecté par le froid.
Plus troublant encore : aucune trace dans la neige ne permettait de comprendre d’où il venait.